2008, l’année de mes racines retrouvées

{Edit 2013} Ma chère tante, tu nous a depuis quittés. J’ai pour seul réconfort de savoir que tu t’es éteinte dans ton lit, au Portugal, sur cette terre que tu aimais tant. Je n’ai jamais pu te revoir ni te serrer dans mes bras depuis cette visite de 2008, mais là, où tu es, là haut avec les anges, sache que je t’aime, que je regrette tout ce temps qui nous a tenu éloignées, la vie est ainsi faite, il reste les souvenirs. {Edit 2013}

J’ai 27 ans, et je roule depuis des heures.

L’excitation, l’envie me pousse à rouler toujours plus vite vers le sud. Les km défilent, l’Espagne est là…et après elle il y aura le Portugal. Ce pays, mal aimé, mal connu, je le rêve depuis mon enfance.

Là bas c’est chez moi et pourtant je n’y ai jamais mis les pieds. Je ne comprendrais jamais cet attrait qu’à ce pays sur moi, mais je sais que c’est ma patrie, je sais que si j’avais été un homme et que la France ou le Portugal entrait en guerre, j’aurais choisi de me battre pour le Portugal, je sais que quand il y’a un match de foot, je chante a portuguesa et pas la marseillaise. Je sais que je suis fière de ce pays. Peut être que je ne me suis jamais sentie chez moi en France, ce pays magnifique, mais peuplé de gens qui te demandent d’où tu viens dès que tu as dit ton nom. Visiblement la Normandie ne leur suffit pas, il faut que je leur dise d’où je viens « en vrai »

2 jours que je roule, il est 11h, un soleil magnifique et je la vois, la pancarte qui indique Portugal 1km, mon cœur bat de plus en plus vite, je suis à un kilomètre de rencontrer mon pays.

Et elle est enfin là cette frontière magique. Vilar Formoso, ce vieux poste frontière à l’abandon, une voiture de police stationne là nonchalamment. Et je n’ai qu’une envie, me garer, sortir de cette voiture et enfin fouler ce sol qui est le mien. Cette sensation de bonheur est indescriptible, je tente d’inscrire chaque son, chaque odeur, chaque image dans ma mémoire. Je me sens à la maison. Moi, qui ai toujours vécu seule avec mon tortionnaire de père, je me sens entourée des miens. Chaque portugais que je croise fait partie de ma famille.

Je profite encore un peu de mon entrée au pays, de cette renaissance et je reprends la route, 300km m’attendent encore pour me rendre au centre du pays et retrouver ma tante, la personne la plus chère à mon cœur, celle qui a remplacé ma mère. A elle seule, elle représente les cinq seules années de bonheur de toute mon enfance. La dernière fois que je l’ai vue j’étais enceinte, c’était il y’a 4 ans déjà. Aujourd’hui je lui ramène ma petite blondinette. Ces deux êtres là bientôt réunies, mon pays, une sensation de bonheur hors du temps.

Je parcours ces 300 km avec un sourire enfantin, tout m’enchante, même les affreuses routes mal entretenues, même ces portugais qui roulent comme des fous, et qui m’expliquent enfin d’où me vient ce goût immodéré pour la conduite sportive à la limite de l’inconscience…

Alcobaça… C’est sur une petite place que l’on s’est donné rendez-vous. Et je les vois, ma tante et mon oncle, ils ne changent pas, j’ai l’impression qu’ils ont toujours été exactement comme ça. Nous ne sommes pas du genre démonstratifs, il n’y aura pas d’effusions, mais le cœur y est. Puis on va à la maison, nichée au creux d’un vieux village pittoresque, des routes à peines dessinées, tortueuses. C’est une modeste maison de village, typiquement portugaise avec des azulejos sur la façade,  mais je l’aime déjà plus que tout cette maison. Devant, je reconnais la main de ma tante, des fleurs multicolores poussent partout, et derrière le royaume de mon oncle : son jardin, son poulailler, et cet immense champs de maïs. Toutes ces choses qui lui ont manqué pendant sa vie de labeur en France. Que je suis heureuse de les savoir enfin chez eux, loin de cette merde havraise qui a été leur vie pendant des décennies. Puis évidemment dans la cuisine je reconnais à nouveau la main de ma tante, des tas d’objets qui me rappellent vaguement quelques bribes de mon enfance, et surtout cette odeur ! Sa soupe, celle que je mangeais avec délice, cette odeur que je reconnaitrais entre mille. Je sais déjà que ces 3 semaines vont me voir prendre quelques kilos… Ma tante est la meilleure cuisinière du monde.

Je pars dans les champs derrière la maison, le temps de m’isoler, de prendre des photos. A perte de vue, du vert, des arbres immenses, à l’horizon le soleil qui décline et qui diffuse une chaleur exquise, ce genre de chaleur ou l’on se dit qu’elle est juste idéale, l’air pur, le champ des oiseaux, un moment hors du temps. Au loin les rires de ma fille qui est avec mon oncle pour « aller voir les poules mamans » Je ne peux m’empêcher de sourire et de sentir les larmes monter. C’est un trait caractéristique de ma personnalité, les rires côtoient souvent les larmes.

Puis je rejoins tout le monde, le diner est exquis, et on s’installe devant un café avec ma tante. Ma fille s’est endormi, mon oncle, peu bavard est comme à son habitude devant la télé, ma sœur est partie fumer. Il ne reste que ma tante, moi et les souvenirs. Inévitablement, la conversation glisse sur mon géniteur, le « mouton noir de la famille » comme se plait à l’appeler ma tante. Je crois qu’elle a toujours du mal à croire à ce que j’ai pu lui révéler, malgré ce qu’elle sait de lui, comment pourrait-elle concevoir l’inconcevable? Ma tante fait partie de ce qu’on pourrait appeler de la vielle école, je sais qu’elle n’a pas voulu mal faire, mais j’ai encore cette phrase en tête, « ne porte pas plainte, c’est l’honneur de la famille » Oui, l’honneur de la famille, mais le mien d’honneur, il a été massacré à maintes reprises.

Je préfère rapidement changer de sujet. On parle religion, on parle cuisine, on parle des hommes, on parle de tout et de rien, puis le sommeil se fait pressant, 1500 km de route à moi toute seule, ça finit par se faire sentir.

Le lendemain matin, je suis surexcitée, il est temps d’aller à la découverte des environs. Je commence par Alcobaça, et son fabuleux monastère. Il est magnifique, imposant, majestueux. Il y a une charge historique intense qui se dégage de ces vieilles pierres. Derrière ces hauts murs, dans la nef, trône les sépultures du Roi Dom Pedro et de sa femme, Inès. Tragique histoire que celle de ces deux amoureux, et le monastère tout entier transpire cette tragédie. Les jardins sont magnifiques, le temps est parfait, j’adore y déambuler. Mille photos plus tard et je quitte les lieux. Visite du village pittoresque puis retour en famille.

Les jours suivants, je partirais visiter Batalha qui abrite également un magnifique monastère, puis Nazaré, village de pêcheur, bordé par une plage somptueuse. L’eau y est d’un bleu pur. En se mettant sur les hauteurs près du phare, on voit deux visages totalement différents de Nazaré, d’un côté la plage des touristes, avec toutes ces boutiques qui longent le front de mer et de l’autre une plage absolument déserte, sauvage, sublime. Le contraste est saisissant.

Puis je partirais un peu plus loin à Fatima, lieu de pèlerinage mondialement connu. Le religieux est absolument partout ici, puis on est écrasé par Notre Dame de Fatima, un édifice majestueux, avant d’y pénétrer, je suis étonnée par un spectacle peu banal, des gens prient partout, je vois une jeune fille qui avance à genoux pour aller vers une petite chapelle tout en priant, la ferveur religieuse est incroyable. L’intérieur de Notre Dame de Fatima est inouï de luxe, les tombes des 3 petits bergers qui ont vu la vierge en 1917 se trouvent dans la basilique. Jean Paul II  a fait sertir dans la couronne de la statue de Marie, une des balles qui a failli le tuer le 13 mai 1981, car il estimait devoir sa survie à la Vierge de Fatima. Puis on va visiter le sanctuaire de Fatima, au milieu de la nature, des petites niches religieuses, des statues de la Vierge, on effectue une sorte de mini pèlerinage dans un silence saisissant. Nous sommes en septembre, nous avons de la chance, si nous étions venus en octobre, ce lieu aurait été envahi de pèlerins, nous n’aurions pu goûter à la quiétude du lieu et le recueillement spirituel.

Ensuite on choisit  Lisbonne à 200 km de là. J’ai mal choisi le jour pour la visite, un lundi…ou tous les édifices sont fermés. Adieu donc visite de l’incroyable monastère des Hyéronimites, adieu aussi visite de la célèbre Torre de Belem, symbole de la capitale aux pieds dans l’eau. Les portugais me montrent toute l’étendue de leur folie conductrice, gare aux accidents là-bas… On ne s’attardera pas trop à Lisbonne, le temps passe vite, et il faudrait bien plus d’un simple après-midi pour découvrir cette ville et sa multitude de secrets. Je reviendrai à Lisbonne. Même si en matière de foot, mon cœur ira toujours aux Dragões de Porto…

J’ai visité bien d’autres endroits, j’ai flâné, j’ai vu et rencontré des tas de gens extraordinaires, j’ai vu des paysans aller travailler avec leur âne, j’ai mangé des plats portugais inconnus, mais les souvenirs s’estompent, ma mémoire me fait défaut par moment. Oui, j’ai vu, j’ai aimé, j’ai senti, j’ai gouté, j’ai ressenti, j’étais vivante.

Il était prévu de passer trois semaines au Portugal mais au bout de deux seulement, l’amour me rappellera en France… Les suppliques de l’amoureux abandonné auront eu raison de ma volonté.

A mon grand regret, la dernière soirée passera horriblement vite, je tente de savourer tous ses moments au maximum. De l’épluchage des haricots du jardin, au repas délicieux, au rituel typiquement féminin de nos contrées du sud, la vaisselle… De ces derniers rires avec ma seule famille, des conseils pour garder un homme que me prodigue ma tante : « tu ne pourras garder un homme qu’en passant par son estomac », et je me demande souvent si elle n’a pas raison…

Une dernière nuit dans la douceur de mon pays natal, une nuit où je ne trouverais pas le sommeil, où j’écouterais les bruits de la campagne portugaise et où je relirais les sms qui font que je dois rentrer parce qu’on me demande de tenter de sauver un amour que je sais déjà condamné.

Puis le jour se lève, les au revoir que je hais sont déjà là, et ma tante qui malgré une voiture déjà surchargée parvient par je ne sais quel miracle à me glisser l’équivalent d’une supérette de produits du jardin dans le coffre… Je contiens mes larmes en me mordant violement la bouche, hors de question de montrer ses émotions.

Il est 7H00. Pendant les 300 km qui me sépare de l’Espagne,  je ne ferais que pleurer. Avec angoisse et tristesse, je vois arriver bien trop vite la frontière espagnole. Une fois dépassée, je m’enfonce dans un mutisme étonnant qui ne me quittera plus jusqu’en France. Je roule sans jamais m’arrêter, presque comme si j’avais peur de faire demi-tour. Je vais rouler pendant plus de 14h sans pause. 1500 km de bitume avalé, je traverse 3 pays dans la même journée. J’arrive pâle comme la mort, et je revois celui pour lequel je suis rentrée. Et je m’en veux. Je m’en veux encore aujourd’hui. Parce qu’on n’a rien sauvé et que j’ai gaspillé mon bien le plus précieux, le temps.

Tout ceci remonte à 2008, la Saudade s’est emparée de moi quand j’ai quitté mon pays. Elle ne m’a jamais quittée depuis.

Glória, 2011

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